Dessine-moi un logement par Samantha Groh

Samantha Groh dirige avec Rahim Rezzouk le cabinet ORY Architecture créé en 1979. Architecte passionnée, elle est particulièrement à l’écoute des nouveaux modes de vie pour concevoir le logement qui répond aux attentes profondes de ses occupants. Elle livre à QUALITEL sa vision du logement de qualité et les enjeux de l’habitat de demain.

Comment définiriez-vous le logement idéal ?

Le logement idéal a de l’espace, modulable et lumineux ! Qu’il s’agisse d’espace extérieur ou intérieur. C’est une approche un peu générale mais appliquée au monde réel de la construction avec toutes ses contraintes et ses normes en termes de foncier et de coût ; cela devient un réel défi de pouvoir imbriquer toutes ces ambitions dans un même logement.

Si on parle d’immeubles de logements, cela doit intégrer d’autres notions, d’autres théories qui sont celles du début du siècle et qui ont été largement abandonnées pour des raisons économiques et de gestion. On appréhendait alors la gestion globale de chaque immeuble de logements, gestion marquée, par exemple, par la présence d’un gardien. Finalement cela raisonne avec ce qu’on en train de vivre après la pandémie, c‘est-à-dire la recherche de services, de convivialité, voire d’entraide.

C’est un phénomène que l’on constate même dans les entreprises, cette transformation du lieu de vie et du lieu de travail, où les deux s’interpénètrent. Les services que l’on avait créés dans ces immeubles bourgeois et que l’on a abandonnés pour des raisons de coût de gestion et d’optimisation de surface, on sent que l’on a besoin de les retrouver.

Idéalement, l’immeuble de logements doit pouvoir offrir des espaces extérieurs où l’on peut recevoir, offrir ce complément de surface que chaque acquéreur ou locataire ne peut pas forcément avoir pour lui-même.

De manière générale, quels seraient les critères de qualité essentiels selon vous ?

Les critères sont nombreux ! L’immeuble idéal aurait une salle de co-working à la place d’un hall étriqué, des espaces dédiés et partagés et un peu plus généreux, aménagés, lumineux, accessibles, gérés ou encore traversants…

Autre élément que l’on doit aussi intégrer dans les nouveaux immeubles de logements : la transition de mobilité. Les mobilités évoluent surtout dans les grands centres urbains avec une forte utilisation du vélo qui doit être mieux valorisé dans les nouveaux immeubles de logements ou même dans ceux que l’on réhabilite. Il faut aller au-delà du simple local en sous-sol qui est imposé par le PLU, il faut au contraire un local dédié qualitatif, éclairé, un endroit où l’on peut réparer et garer convenablement son vélo.

On parle beaucoup de qualité des usages, mais n’oublions pas aussi la qualité de construction du bâtiment, la pérennité et la qualité des matériaux utilisés, la technicité que l’on va proposer à l’intérieur pour permettre par exemple des logements moins énergivores.

L’utilisation de matériaux locaux apparaît comme une évidence pour limiter notre empreinte carbone, mais c’est encore souvent un vœu qui vient se percuter aux modes de production industrialisés et moins durables. Nous devons travailler en amont, anticiper au maximum l’utilisation des matériaux locaux en intégrant dès le départ l’impact financier. À l’agence, nous avons un département de travaux et assurons nous-mêmes la direction de nos chantiers. Nous sommes donc habitués à travailler directement avec les entreprises, sur le terrain ; cela nous permet de savoir très tôt ce qu’il est ou non possible de faire, en termes d’utilisation de matériaux.

Nous sommes tous convaincus de ces partis pris, que ce soient les maîtres d’ouvrage, les architectes, les élus, mais c’est encore compliqué à mettre collectivement en œuvre car cela coûte énormément.

Comment appréhendez-vous la rénovation d'un logement ou d'un immeuble ? Quels sont vos partis pris et votre vision d'un logement rénové de qualité ?

Il y a deux types de rénovation : la rénovation d’un immeuble de logements en logements, et la rénovation d’un immeuble de bureaux en logements.

Dans la 1ère catégorie tout dépend du type de bâtiment. Si c‘est un bâtiment fin 19e-début 20e, d’entre-deux guerres, d’après-guerre etc., il y a des morphologies et des modes constructifs qui nous invitent à intervenir spécifiquement au niveau de l’enveloppe pour pouvoir accéder à des performances thermiques, énergétiques, ou encore à apporter des espaces extérieurs dont certains bâtiments sont dénués. C’est très variable en fonction de la structure.

En revanche, quand on est face à un immeuble haussmannien, on n’a pas la même approche du tout. On va chercher davantage à mettre en valeur le patrimoine, cela fait aussi partie de la qualité de vie. Ce sont des rénovations d’espaces plus généreux qui ne répondent pas aux normes actuelles, dans des quartiers bien spécifiques que ce soit à Paris, Lyon ou à Bordeaux, et qui s’adressent à une clientèle bien particulière qui préfère un lieu chargé de valeur et de patrimoine, plutôt qu’un logement hyper performant.

En revanche, quand on travaille sur des grands ensembles post-guerre, la réflexion est toute autre, elle devient urbaine et sociale. La rénovation est alors plus complexe et ne se résume pas à faire des logements agréables ou lumineux. La réflexion se fait au niveau des usages non seulement du logement, mais aussi du quartier et de la ville ; c’est une autre dimension de la rénovation.

Lorsque l’on transforme des immeubles de bureaux en logements, cela est souvent coûteux, mais les possibilités sont infinies si le bâtiment s’y prête : on redimensionne, on ajoute des circulations, on travaille sur les façades. Même sur des bâtiments très épais, on peut proposer des loggias, des balcons, des duplex et superpositions, quitte à s’écarter des standards de ce que les maîtres d’ouvrage ont l’habitude de vendre… Mais d’un point de vue qualité du logement, le champ des possibles est grand, il y a matière à sculpter, à recycler les matériaux, la démarche est différente lorsque l’on restructure ou si l’on construit. C’est que l’on a fait par exemple rue du Cherche-Midi à Paris, où l’on a transformé un immeuble de bureaux en logements. C’était un immeuble des années 80 avec une façade amiantée. On l’a complètement désossé, on a simplement gardé la structure et on a travaillé sur des surélévations, des extensions, des espaces extérieurs et on a modifié l’enveloppe pour qu’elle soit très performante d’un point de vue énergétique.

Quels nouveaux usages des logements et nouvelles aspirations des Français intégrez-vous prioritairement dans vos projets ?

Un enjeu important : tenir compte du fait que l’on vit plus longtemps et que l’on souhaite rester autant que possible chez soi. Cela nous oblige à anticiper l’évolutivité des logements, qu’ils puissent se diviser en deux ou s’étendre, et offrir des mixités d’usages. Le modèle avec les étudiants d’un côté, les personnes âgées de l’autre et les actifs au milieu, est dépassé. Nous devons intégrer dans nos projets ce besoin de lien social et cette nouvelle manière de consommer la vie. C’est désormais souvent le cas dans le neuf qui développe des modes constructifs qui permettent cette réversibilité et cette évolutivité nécessaire. Il faut continuer à militer pour ce type de démarche, tout au long de la chaîne de l’immobilier, de la conception à la livraison.

Le télétravail accentue bien sûr ces mutations. Le travail à la maison se généralise et avec l’essor du numérique, nos modes de consommation et nos besoins évoluent aussi. À mon sens, les notions de service et d’espace sont vraiment des composantes nouvelles que l’on doit intégrer dès la conception. Et en tant qu’architecte, on peut le faire, encore faut-il que la balance économique le permette.

Le logement idéal est peut-être entre le logement individuel superposé et le co-living, dans un immeuble de logements où l’on retrouve des services mutualisés. Cela correspond à des orientations de vie, tout le monde ne peut pas adhérer. Mais cela va aussi dans le sens de l’environnement, en évitant de démultiplier des usages qui prennent de la surface, qui ne sont pas forcément qualitatifs mais qui sont nécessaires. Cela évite aussi de démultiplier les machines, les réseaux, et à termes, cela permet de réduire la consommation et gérer mieux l‘énergie. On peut évidemment s’inspirer des pays de l’Europe du Nord qui ont largement intégré ces transformations de leurs modes de vie où l’on partage certains usages, le reste relevant de l’intimité. Cela permet de concilier la réduction des espaces et leur meilleure utilisation.

Qu’apporte la certification NF Habitat - NF Habitat HQE en matière de qualité dans le logement ?

Nous exerçons à Paris Île-de-France et aussi en région et nous constatons des habitudes de constructions différentes, et bien sûr des besoins différents si l’on vit à Reims ou à Marseille ! Dans le sud de la France, les espaces extérieurs sont indispensables et la certification NF Habitat contribue beaucoup à avoir des logements traversants avec des espaces extérieurs, de grandes ouvertures. S’agissant des espaces extérieurs, dans certaines régions, il faut des terrasses de 2,5 mètres de profondeur, pour chercher l’ensoleillement mais à Paris, ce sont des espaces intérieurs vers l’extérieur que l’on cherche.

Et la certification NF Habitat garantit cela. Cela fait 25 ans que je crée des logements et les surfaces ne cessent de se réduire sous la pression du foncier et des coûts de construction. Heureusement, la certification impose des seuils, avec un minimum de qualité de surface. De manière générale, pour moi les normes incitent au bon sens : des espaces lumineux, extérieurs, de la végétalisation, des économies d’énergie, l’utilisation de matériaux biosourcés… cela paraît comme une évidence aujourd’hui !

Les labels et certifications favorisent cette démarche et invitent à la réflexion. Si cela normalise certaines choses, cela impose aussi de se poser les bonnes questions : comment vais-je pouvoir réutiliser certains matériaux ? Quelles ressources d’emploi vais-je pouvoir utiliser ? Et dans quelle filière ? Au sein de l’agence, nous avons des architectes référents qui ont développé des points de vigilance sur les aspects environnementaux. Cela permet d’anticiper une bonne conception de nos bâtiments avant même que le bureau d’étude nous guide et encadre nos travaux. Nous intégrons ainsi au plus tôt les référentiels qui sont souvent très techniques, cela nous permet d’avoir une bonne compréhension de ce que l’on veut, et de la manière d’aboutir à un projet soutenable jusqu’au bout.

Quoiqu’il en soit, toutes ces évolutions vont mettre du temps à prendre corps. Cela passe nécessairement par la prise en compte de nouveaux modes de vie, de nouveaux modes de travail, de l’interconnexion croissante entre le lieu d’habitation et celui du travail, des besoins en offre de services. Finalement, on ne sait pas encore ce qui relève de l’utopie, de l’utilité, du pérenne… ce sont en tous cas la résurgence de pensées inspirantes du début du siècle qui sont complétement d’actualité aujourd’hui !

Enfin, pour être pérennes, ces avancées devront autant que possible se faire dans le cadre d’une large concertation des usagers, en les intégrant dans le processus de fabrication. C’est une démarche longue et complexe, mais passionnante qui permet de mieux comprendre les besoins et attentes. Et cela permet aussi de responsabiliser les personnes associées. Nous avons tous à y gagner !

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